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National Awards: la confusion des genres

29 avril 2019, 17:26

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National Awards: la confusion des genres
 
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La seconde édition des National Awards, soirée de remise de trophées organisée par le ministère des Arts et de la culture n’a pas fait que des heureux, le jeudi 25 avril. Le palmarès laisse un sentiment d’incompréhension autour des critères de sélection.

Réaction Stephen Bongarçon : «content pour Jean-Renat Anamah»

Stephen Bongarçon était nominé dans la catégorie danse, ainsi que Kate Ramboro-Gungadoo. C’est Jean Renat Anamah qui l’a emporté. Réaction de Stephen Bongarçon : «Je suis content pour Jean-Renat Anamah. C’est quelqu’un qui mérite d’être récompensé parce qu’il a beaucoup œuvré pour le pays. Il n’avait jamais eu de récompense de cette envergure auparavant. Toutefois, je trouve que les critères pour cet “award” sont assez flous. Il serait bien qu’ils soient mieux expliqués.» Pour le danseur et chorégraphe, le moment fort de la soirée était la remise de prix à Murvin Clélie par Serge Lebrasse. «C’était émouvant de voir ces deux artistes que des dizaines d’années séparent réunis par une même passion. C’est une bonne idée à répéter.

Un jury discret

Pour la seconde édition des National Awards, le jury était composé de trois membres du managing committee du National Arts Fund : Gaëtan Abel, le responsable, Soorya Gayan, directrice du Mahatma Gandhi Institute (MGI) et Gowtam Soobarah, ancien director of Culture au ministère de tutelle, aujourd’hui à la retraite. Karl Mootoosamy, ancien directeur de la Mauritius Tourism Promotion Authority, était aussi de la partie. Il agit comme consultant auprès du ministère des Arts et de la culture, dans l’organisation de manifestations telles le Festival International Kreol, la fête nationale etc. Officiellement, les National Awards veulent «honorer des créateurs et interprètes mauriciens qui ont résidé à Maurice au cours des deux dernières années, pour leur contribution artistique et culturelle exceptionnelle en 2018».

Miselaine Duval : «Un sentiment d’injustice»

Le mois prochain, Miselaine Duval fêtera ses 25 ans de carrière avec un one-woman show intitulé Koze Miselaine. Mais elle n’attend pas pour se faire entendre. Aux National Awards, Miselaine Duval était nominée dans deux catégories : théâtre et cinéma. La responsable de Karavann Events, société qui gère les Komiko, est repartie de la cérémonie des National Awards avec un «sentiment d’injustice». Ainsi que «l’impression que l’on a comparé ce qui n’est pas comparable. À l’avenir, il faudrait que ce soit plus équitable». Elle retient qu’après cette soirée à Balaclava, «beaucoup de gens sont venus me parler comme s’ils avaient pitié de moi».

Miselaine Duval précise : «Je ne me bagarre pas pour le prix de Rs 100 000. Je respecte ceux qui ont gagné. Je respecte le jury qui, je suppose, est très qualifié pour juger les créations artistiques, mais on ne s’est pas battus à armes égales.»

Dans la catégorie théâtre, il y avait, face à elle, les initiatives de théâtre en entreprise de Hervé Bax de Keating, de la société Eclosia et Marousia Bouvery d’Abaim, venue défendre la comédie musicale Tizan ar so 8 frer, qui mettait en scène 60 enfants. C’est Abaim qui l’a emporté. Commentaire de Miselaine Duval : «Je croyais que c’est le théâtre professionnel qui allait être jugé.»

Dans la catégorie cinéma, les deux autres nominés étaient Jonathan Becherel, avec le long-métrage Kontan pa kontan mo pou kontan, et Vijendra Ramdhun avec le court-métrage Leritaz nou ancet, avec lequel il a remporté un concours organisé par le ministère du Tourisme. Miselaine Duval a à son actif les longs-métrages Panik et Bénédiction. C’est le court-métrage qui a gagné.

«Assez confuse» après la remise de trophées, Miselaine Duval confie que ce sont des cadres du ministère des Arts et de la culture qui l’ont encouragée à déposer un dossier de participation. «C’est 48 heures avant la soirée que j’ai su que j’étais nominée pour le cinéma. Pour le théâtre, je l’ai appris sur place.»

 

Observateur Issa Asgarally : «Une bonne idée, mais…»

Issa Asgarally, docteur en linguistique et chargé de cours à l’Open University, était parmi les invités jeudi, à l’hôtel Ravenala, Balaclava. Il dirige actuellement une enquête sur Les pratiques culturelles et les industries culturelles émergentes à Maurice, avec le soutien du National Arts Fund.

Sollicité pour un avis sur cette remise de prix, il est d’avis qu’il s’agit d’une «bonne initiative». Issa Asgarally souligne que «la littérature comprend le théâtre qui est un genre littéraire. Et la danse repose sur la musique». Il se demande : «Si certaines catégories (la littérature et la musique) sont assez éloignées, ne faudrait-il pas un jury spécialisé, par exemple de deux membres, sous la même présidence ?»

L’observateur note que dans son discours, le ministre Pradeep Roopun «a dit qu’il y avait une centaine de candidats dans les six catégories. Le jury a donc choisi environ 20 % de ce nombre, car il y avait 18 nominés. Pour cette raison, je m’étonne que le président et les autres membres du jury n’aient pas été sur scène à un moment donné. Au Festival de Cannes, le président et tous les membres du jury sont sur scène à l’ouverture et à la clôture».

 Il se demande si «l’absence de certains (auteurs, cinéastes, plas- ticiens, etc.) parmi les nominés est due au fait qu’ils n’ont pas envoyé de dossier au ministère ? Ou au fait que l’œuvre n’ait pas été présen- tée en 2018 ? Je pense ici à Sharvan Anenden, réalisateur de The Comeback».

Enfin, à propos des animateurs de la soirée (Stephanie Mardi de la MBC, Miguel Hermelin de Radio One, Ryan de Top FM et Brandon de Radio Plus), Issa Asgarally se demande : «Ne faudrait-il pas un minimum de préparation dans chaque catégorie ? Un seul d’entre eux a tenté de le faire dans la catégorie théâtre. C’était tout de même une cérémo- nie de récompense dans le domaine des arts et de la culture !»

 

Lifetime achievement. Dhyaneshwar Dausoa : «depuis quand on attend une galerie d’art nationale ?»

Son état de santé n’a pas permis au sculpteur Dhyaneshwar Dausoa, 74 ans, de venir prendre son lifetime achievement award. Sa première exposition remonte à 1969, à la galerie Max Boullé, à l’époque au Plaza. Il a travaillé pendant 29 ans au Mahatma Gandhi Institute (MGI), et était «l’un des premiers à la fondation de l’école des Beaux-Arts». Dhyaneshwar Dausoa a une longue liste de participation à des solos, des collectifs et des festivals à l’étranger. Toujours actif, il envisage – si sa santé le lui permet – de repartir en Tunisie dans le courant de l’année, pour un festival d’art. Ce National Award est «une surprise pour moi. Je n’ai jamais attendu les récompenses. J’ai toujours travaillé pour le plaisir. Je remercie ceux qui ont pris cette décision». Quand on lui demande d’où lui vient son amour du bois, il confie : «Mon père était charpentier. Mo ti fer manev ar li.»

Dans son salon-galerie chargé d’œuvres, à Dagotière, il pose un regard avisé sur la situation des arts plastiques à Maurice. Sa principale interrogation : «Depuis combien de temps on attend une galerie d’art nationale ? Pas seulement une salle d’exposition permanente, mais surtout un lieu où tous les visiteurs peuvent trouver tous les renseignements nécessaires sur les artistes. C’est primordial.» Rappelons que depuis sa création en 1999, la National Art Gallery n’a qu’un bureau administratif.

Mais pour l’artiste, le «plus gros problème, c’est le manque d’intérêt de la population pour l’art». La faute notamment à l’enseignement de l’art «qui est devenu une formalité. Si l’enseignant d’art lui-même ne va pas aux expositions, est-ce qu’il va dire à ses élèves d’y aller ?» Dhyaneshwar Dausoa souligne : «Combien de Mauriciens voyagent ? Mais que fait la majorité ? Bann ti komers. Combien vont visiter des musées, des galeries à l’étranger ? Pourtant, nous avons une population hautement éduquée. Mais quel est son niveau d’appréciation de la culture ? Nek zot konn zot travay, zot bann zoli ti bwat, zoli lakaz, zoli loto. C’est tout. Le pays produit des intellectuels mais on produit aussi des robots.»

 Cet ancien du MGI trouve aussi que l’institution a perdu un peu de son «image culturelle». Il rappelle qu’elle avait jadis un projet de musée d’art qui n’a pas abouti. «Les manifestations culturelles doivent coïncider avec les grandes manifestations de l’État.» «Prenez les Jeux de la Francophonie, il y a un volet de compétition artistique. Pourquoi ne pas le faire pour les Jeux des Iles ?» Pour rappel c’est aux Jeux de la Fracophonie que les frères Samuel et Matthieu Joseph ont décroché l’or. Le plasticien plaide également en faveur d’une «commission d’achats des œuvres d’art». Une institution qui suivrait toutes les expositions et qui achèterait des œuvres. «Ces œuvres ne doivent pas rester empilées quelque part, mais circuler dans tous les bureaux d’État où le public a accès. Aujourd’hui, dans les bureaux et les espaces publics, soit les murs sont vides, swa inn anpan enn kalandriye.»

 

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